Ma pratique photographique s'est d'abord construite dans un rapport direct au réel au moyen des techniques traditionnelles de prise de vue. L'image naissait alors de l'empreinte du monde. Elle s’est progressivement déplacée vers une approche plus expérimentale et plasticienne, lorsque la seule restitution de ce qui se présentait devant l’objectif ne m’a plus paru suffisante. Il s’agit toujours de partir de ce monde, mais pour en ouvrir d’autres : non pour lui substituer des réalités imaginaires, mais pour faire surgir, par l’altération de ses formes, les possibles qu’il recèle.
Je travaille ainsi à partir de corps, de paysages et de matières dont l’identité, d’abord reconnaissable, devient progressivement incertaine. Mon but n'est pas de produire de l’étrange mais de placer le regard dans une situation d’indécision, à l’endroit précis où ce qu’il reconnaît commence à lui échapper.
L’altération constitue en ce sens moins une rupture avec le réel qu’un moyen de l’interroger. Altérer une image, ce n’est pas nécessairement s’éloigner de ce qu’elle montre ; ce peut être, au contraire, tenter d’atteindre une vérité que sa représentation immédiate laisse dans l’ombre.
Le corps et le vivant occupent une place centrale dans cette recherche. Je les envisage non comme des formes achevées, mais comme des réalités instables, susceptibles de se transformer tout en conservant quelque chose de leur identité. Une même question traverse ainsi mon travail : qu’est-ce qui, au sein du même, subsiste lorsqu'il mute et fait surgir sa propre altérité?
Ma recherche se situe dans cette tension : entre permanence et transformation, reconnaissance et indécision. Elle cherche à déplacer le regard jusqu'au point où vacille l'équilibre qu'il croyait avoir acquis.